Marseille, le 29 mars 1871
Ma chère Gabrielle [de Lubac], je me hâte de profiter du peu de temps qui me reste encore pour avoir la lucidité ordinaire pour exprimer mes pensées afin de répondre à ta bonne lettre que j’ai reçue avec grand plaisir. Ne t’effraye pas trop du début de ma lettre, mieux que personne autre tu dois en comprendre le sens puisque tu es convaincue (d’après ta lettre) que je rajeunis tous les jours. Or par l’effet de ce rajeunissement si rapide, je ne puis tarder de rentrer bientôt en nourrice et tu comprends qu’alors ne me nourrissant que du lait de ma nourrice, tout au plus ne pourrais-je articuler que papa, mama. Cependant, comme pour en arriver là il me faudra nécessairement repasser de nouveau sur les bancs de l’école, je pourrais bien profiter alors d’un moment de vacances pour écrire à ma chère Gabrielle.
Nous jouissons comme tu le dis de la présence d’Isabelle [de Gaudemar] et de Valentine [de Gaudemar], mais nous regrettons de ne pas posséder avec elles Gabrielle [de Lubac] et Pauline [de Lubac]. Il faut espérer qu’après Pâques nous en serons dédommagés car d’une manière ou d’une autre, il faudra bien rentrer en pension. J’avais espéré qu’après la paix avec les prussiens, les Anglais rouvriraient les classes mais voilà que d’autres évènements fâcheux d’un autre genre rendent cette réouverture incertaine. En l’état, j’ai cru devoir écrire à la Supérieure afin que si vous ne pouviez pas rentrer de suite chez elle, elle voulut bien m’accorder sa coopération auprès du Sacré-Cœur d’Aix pour y obtenir quelques facilités. Dis à ta maman que je lui ferai part de la réponse lorsque je la recevrai. Mon projet serait d’y mettre Valentine en attendant.
La première communion de Maxime [de Gaudemar] est fixée au lundi de Pâques. En conséquence, si nous sommes tous bien (je dis cela parce que Amélie [d’Agnel de Bourbon] et moi avons été un peu fatigués par la grippe), nous irons coucher le jour de Pâques à Aix pour y être de bonne heure le lendemain. Je pense que Rose [d’Agnel de Bourbon] viendra de son côté et ensuite elle emmènera une ou deux de ses filles.
Comme malgré mon rajeunissement j’ai gardé deux jours le lit avec un peu de fièvre, je n’ai pu écrire comme je le comptais en vous envoyant les oranges. Je n’ai pas pu aussi comme je le désirais, en envoyer pour ta tante et pour Lorgues. Je suis charmé qu’elles vous aient fait plaisir.
Dis à ta maman [Louise d’Agnel de Bourbon] que sa commission n’a pas été encore remplie, Amélie ne sortant pas et encore moins Marie qui a été esclave pendant longtemps auprès de cette pauvre petite Jeanne qu’elle a eu ensuite la douleur de voir mourir. Dis lui que Isabelle voulant acheter un manuel de piété, je crois qu’elle ferait bien d’autoriser l’échange. Si elle y consent, elle me le dira.
Jules Sallony arrive ce soir. Berthe [Sallony] et Pierre [Ménard] sont à Hyères. Les évènements qui les ont effrayés les ont fait partir parce que dans la position de Berthe, les grands effrois sont très mauvais et qu’elle en avait éprouvé un lorsque son mari était de garde au Palais.
Embrasse bien pour moi ta chère maman [Louise d’Agnel de Bourbon], ton cher père [Eugène de Lubac], Pauline [de Lubac] et Richon [Marie de Lubac], mes amitiés à Mad Ferdinand et mes civilités à Mad de Canole que je désirerais bien connaître.
Pour toi ma chère Gabrielle c’est de tout mon cœur que je t’embrasse. Ton vieux grand-père.
Cte[Jean-Baptiste] d’Agnel de Bourbon1
On a demandé à Pierre l’adresse de son oncle.